Gérald Purnelle : Congruités
En 1998, paraissait à Amay, à l’enseigne de L’Arbre à paroles, une anthologie intitulée Nouvelle Poésie en Pays de Liège, dans laquelle étaient rassemblées des jeunes plumes, qui, pour certaines d’entre elles, comme, entre autres, celles de Karel Logist, Serge Delaive, Rossano Rosi ou Pascal Leclercq, ont depuis lors produit des œuvres importantes. Mais, à l’époque, lors de la présentation du volume à Amay, en dépit de la présence de ces jeunes gens plein d’avenir lyrique, le poète qui fit la plus vive sensation fut Gérald Purnelle, qui déclara tout de go qu’il avait décidé d’arrêter d’écrire de la poésie. Malgré les encouragements (ou l’incrédulité) de l’assistance, il s’en tint à cette fracassante déclaration, de sorte que ses deux derniers vers, clôturant la section qui lui avait été dédiée dans ladite anthologie, allaient demeurer :
les bords de table sont coupants
nos genoux s’y blesseront
En revanche, Gérald Purnelle devait devenir le plus grand spécialiste vivant de la poésie belge francophone, grâce à sa publication des œuvres de Jacques Izoard, de François Jacqmin et de nombreux autres poètes, notamment en anthologie, mais aussi au gré de postfaces de recueils, d’articles, de directions de numéros de revue, de communications à des colloques, de conférences, de présentations dans les librairies de Liège ou de Bruxelles et d’un cours dans notre belle Université. Il a ainsi édité ou commenté Paul Nougé, Hilda Bertrand, Louis Boumal, Daniel De Bruycker, Marcel Havrenne, Marcel Lecomte, William Cliff, Françoise Delcarte ou Joseph Orban. Un volume, joliment intitulé L’Eau souterraine, réunissant une petite part de ses textes, est paru en 2021. En outre, il est devenu l’un des spécialistes les plus reconnus d’un poète français qui a vécu quelque temps à Stavelot : Guillaume Apollinaire. Si vous lisez Alcools ou Calligrammes dans la prestigieuse édition de poche GF, vous y serez guidé·es par notre ami Gérald Purnelle.
Stupeur en ce début d’été 2026 : voilà que Gérald Purnelle, le poète sans œuvre, publie, aux éditions Le Taillis Pré, maison tout entière vouée à la poésie et tenue par un poète en la personne d’Yves Namur, un petit livre très joliment intitulé Congruités. Reviendrait-il sur sa déclaration, devenue mythique, de 1998 à Amay ?
Rien, sur la couverture, n’indique qu’il s’agit d’un nouvel essai de notre auteur. Sous le titre, la mention « Illustrations de Martin Maigret » fait plutôt songer à un recueil, car, hélas ! les études littéraires ont très rarement droit à des illustrations ! Si l’on feuillette le volume sans le lire, la disposition, très aérée, donne l’impression d’avoir affaire à des vers. Et que dire de ce titre ? Le mot « congruité » ne se trouve même pas dans ma plus récente édition du Petit Robert ! Il faut y réfléchir pour se l’approprier. On se dit qu’il doit s’agir de l’inverse d’« incongruité » : la congruité, c’est ce qui convient. Le mot, avant même de renvoyer à une signification, semble donc exister par lui-même. Il correspond par conséquent à ce que Roman Jakobson appelait la « fonction poétique ». Tout semble ainsi indiquer que Purnelle redevient poète.
Eh bien, détrompons-nous ! Tel n’est pas le cas. Ou du moins pas vraiment. Il s’agit plutôt d’un recueil d’aphorismes et, surtout, de calembours. Car, s’il était capable de résister au vers, rien ne permettait à Purnelle de ne pas succomber au plaisir du calembour puisque, comme il l’écrit en fin de volume dans un aphorisme : « Le monde est fait pour aboutir à un jeu de mots. »
Cependant, Purnelle évite ici la mécanicité. L’esprit potache n’est pas tout à fait absent (« À céder : gants de seconde main, bottes de second pied, culotte de second…»), mais il ne règne nullement en maître. Il faut parfois réfléchir un instant avant de comprendre un jeu de mots (si je donne un exemple, je vais passer pour un abruti – allons, courage, soyons honnête : « Par définition, la soupe aux tomates devrait se faire toute seule. ») Mais surtout, les procédés sont très variés. L’auteur joue à l’occasion sur une logique absurde à force d’être formelle : « L’envers vaut l’endroit, et l’endroit vaut le détour. Donc l’envers vaut le détour. » Parfois, de façon plus incongrue que congrue, il mêle les proverbes ou les expressions idiomatiques comme on s’emmêle ses pinceaux : « Il ne faut pas dire : Fontaine, je ne boirai pas de ce pain-là. » Si certains calembours rapides sont purement ludiques (« Écureuil de lynx »), d’autres font appel à plusieurs intertextes culturels comme « Mon père, ce héros emmanché d’un long cou », qui marie un vers de Hugo à un vers de La Fontaine. Le procédé peut également consister à prendre au pied de la lettre une phrase célèbre (« Le sang impur qui abreuve nos sillons, c’est bio ? ») Et une proposition comme « Constitutionnellement, on ne dit plus “drache nationale” mais “drache fédérale” », davantage que sur un calembour, repose sur une micro-réflexion linguistique au sujet du figement de notre langue commune, qui s’avère en retard par rapport à l’évolution politique du pays. Enfin, malgré tout, certaines formules frisent la poésie : « À l’ordre du jour : le désordre de la nuit. » Alors, ce Purnelle, un poète, in fine ? Qui sait ? Il est en tout cas philologue au sens étymologique du terme : il aime la langue.
Laurent Demoulin
Poétique appliquée - Littérature française des 17e-21e siècles
Gérald Purnelle, Congruités, Illustrations de Martin Maigret, Le Taillis Pré, 2026.
