Jean-Paul Daoust : Le fauve amoureux
Le Fauve amoureux est une rétrospective des principaux textes publiés entre 1976 et 2016 par le poète québécois Jean-Paul Daoust. Ce passionné de poésie connaît ses classiques, de Ronsard à Brodsky, des troubadours à Lou Reed. « Le poète ose ce que la plupart refusent : vivre dans l’absolu » écrit-il et son absolu commence dans l’abjection absolue, le viol par un adulte alors qu’il est encore enfant
Baptisé du péché de chair avant l’âge
De raison
J’ai été un enfant violé
Dans le plus beau des paysages
Dans le carré de sable prince oublié (p.167)
Mais la relation à cet adulte est ambigüe, il s’agit d’un homme d’une vingtaine d’années, impressionnant, c’est un voisin Grand fort et beau et tendre et passionné, (…) Beau et fort comme je voulais devenir et l’enfant éprouve de l’attachement pour ce bûcheron solitaire qui lui donne de la tendresse. En grandissant, l’enfant culpabilisé s’éloigne de son prédateur qui finira par se suicider, autant victime de cette stricte morale religieuse qui régnait au Québec avant la “révolution tranquille” que coupable d’actes dont il ne pouvait peut-être pas comprendre toute la gravité. Ce n’est que vers l’âge de quarante ans que Jean-Paul Daoust a pu mettre des mots dans un long poème, Les cendres bleues (dans l’anthologie, pp. 167-171).
Cette enfance va connaître un deuxième séisme. La perte de son père à l’âge de onze ans plonge le garçon dans une profonde dépression
La mort est entrée par un beau dimanche après-midi
La chaleur surprenante de ce début de mai
Ce jour-là l’enfant comprend que le soleil est de sang (p.91)
C’est sur cette terre brûlée qu’il va se construire. Le miracle vient de sa tante Dora, elle le prend sous son aile et joue le rôle de mère. Elle est installée dans le nord du Michigan où elle tient un dancing, le Sand Bar. C’est là, qu’au début des années soixante, Jean-Paul, timide adolescent, découvre Marilyn et Elvis, le jazz et débute sur la scène étriquée de music-hall du Sand Bar pour chanter, devant un public alcoolisé, Piaf ou Jacqueline Boyer. De là vient que pour lui l’acte d’écriture ne se confine pas dans une mansarde romantique ou dans un bureau encaustiqué, le poème se clame, se chante. Il pratique le slam avant l’heure. À l’adolescence, il devient un grand lecteur éclectique, découvre Whitman, Ginsberg, Genet, Bukowski et bien d’autres. Son écriture révèle une sensualité exacerbée. Poète éclectique, marqué par la contre-culture américaine de la fin du XXe siècle, poète queer avant même que le terme n’apparaisse.
Derrière une légèreté apparente et un humour décapant, le dandy scrute les différentes strates d’un réel infini. C’est son insoutenable légèreté de l’être. La superficialité comme le souligne Nietzsche, n’est pas l’antithèse de la réflexion existentielle, la frivolité n’empêche nullement le sérieux ni la profondeur du propos, que du contraire. Dans un lyrisme étincelant, ses textes révèlent un être écorché, inquiet, profondément triste et joyeux en même temps.
Alain Dantinne
Écrivain, philosophe - Faculté d'Architecture
Jean-Paul Daoust, Le fauve amoureux suivi de Tango américain (Rétrospective 1976-2016), éditions d'art Le Sabord, 2019, 304 p.
