Alphonse Allais : Par le bois du Djinn Parle et bois du gin


Allais

© Gallimard

« La poésie sauvera le monde » écrit quelqu’un (Jean-Pierre Siméon). Bon. Il est permis d’avoir des doutes. Alphonse Allais (1854-1905) est peut-être l’auteur dont la poésie entend le moins sauver le monde – si ce n’est du sérieux, du pathos, de la démangeaison lyrique. Du reste, c’est une poésie souterraine, presque de contrebande, publiée du vivant de l’écrivain dans des journaux et des revues, mais surtout souvent disséminée – voire dissimulée – dans des chroniques ou des contes.

Alphonse Allais manie certes l’absurde, l’humour noir et le comique de situation, mais le comique verbal contamine pratiquement tous les poèmes – avec une inventivité sans égale. C’est dans le plus saugrenu qu’il se montre le plus virtuose. Ainsi des vers holorimes (où toutes les syllabes d’un vers riment avec toutes celles du vers suivant) :

Par les bois du Djinn, où s’entasse de l’effroi,
Parle et bois du Gin ou cent tasses de lait froid.

Ainsi des « rimes riches à l’œil » (et donc ne rimant pas)  dans des poèmes censément composés par des sourds-muets ou des étrangers :

Tout vrai poète tient
À friser le quotient
De ceux qui balbutient.

Mais on pourrait citer tout aussi bien les « poèmes scientifiques », les « vers de circonstance » (« Le Président dans l’Élysée/ Reclus/ Consulte un énorme Élisée/ Reclus ») ou les « pastiches et poèmes amorphes » dont le fameux « Poème morne traduit du belge » (dédié à Maeterlinck) :

Sans être surannée, celle que j’aimerais aurait un certain âge.
Elle serait revenue de tout et ne croirait à rien. […]
Sa bouche apâlie arborerait infréquemment le sourire navrant de ses désabus.

On peut lui préférer « Un peu de thérapeutique ou La maladroite sollicitude d’un tuteur », désolante histoire d’un « brave homme, quoi ! de tuteur » et de sa pupille, avec sa chute calembouresque et grivoise. On n’oubliera pas non plus les nombreuses fables, avec un calembour en guise de moralité également, dont celle-ci (que doit connaître tout poète à faible tirage et mal payé de ses efforts) :

Une femme poète envoyait sa copie
À l’un de ces journaux qui ne sont pas très-fiers
Et ne payent jamais. – Bah ! disait notre amie,

Moralité

Doucement, l’avenir est à qui perd ses vers.

Alphonse Allais est né en 1854, la même année qu’Arthur Rimbaud. Il en est le double potachique (encore que Rimbaud ait été assez potache lui-même dans l’Album zutique), le cousin joueur et impertinent – mais sans gloses infinies ni radotages scolaires, rééditions luxueuses ni mausolée.

Laurent Robert
Poète,  Alumni Faculté de Philosophie et Lettres

Alphonse Allais, Par les bois du Djinn Parle et bois du gin. Poésies complètes, Gallimard, coll. « Poésie/Gallimard », 2005, 302 p.

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modifié le 15/06/2026

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