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J’ai d’abord fait connaissance avec le travail artistique de l’actrice Isabelle Wéry avant de découvrir la romancière du même nom. Notez qu’il existe, chez elle, de nombreuses passerelles entre ces deux activités, notamment parce qu’elle pratique volontiers des lectures d’œuvres littéraires en public. Je l’ai entendue ainsi lire avec brio, en compagnie de l’auteur, des nouvelles de Thomas Gunzig et, en duo avec l’acteur et metteur en scène Antoine Laubin, des extraits de Made in China de Jean-Philippe Toussaint. Sa façon de lire, enthousiaste, spontanée, naturelle, souriante, m’avait enchanté : rien à voir avec une certaine tradition déclamatoire, qu’elle brocarde d’ailleurs dans le roman dont je vais vous entretenir : « trop de faux-semblants, trop de maîtrise, beurk, les voix de tes amis acteurs, je les détestais, brrrrrr, ces êtres sur-articulants » (p. 200).

Aussi, en lisant Poney flottant, son troisième roman, est-ce sa voix que j’ai entendue immédiatement. Car son écriture, tout à fait originale, enlevée, libre, rythmique, déjantée, lui correspond à merveille, avec ses jeux sur les mots, ses mélanges de langues (surtout l’anglais et le français, mais aussi l’espagnol), ses dérives orthographiques et typographiques, ses onomatopées, ses références aux séries et aux films hollywoodiens. Comment les lectrices et les lecteurs de l’écrivaine qui n’ont jamais entendu l’actrice traduisent-elles et ils en leur esprit cette voix singulière ? Voilà la question à laquelle je ne peux répondre.

Que raconte ce roman, parfois drôle, parfois cru, parfois réaliste, parfois magique, tantôt tendre et optimiste, tantôt violent ou tragique ? Sweetie Horn, dite Poney, une écrivaine anglaise d’un certain âge, se retrouve dans le coma, et, comme René Maugras, le héros des Anneaux de Bicêtre de Simenon, incapable de s’exprimer, elle se plonge dans ses souvenirs d’enfance. Ceux-ci sont centrés autour de la ferme du grand-père, qu’il s’agit de sauver, et de sa propre découverte du corps et de la sexualité.

Si ce roman raconte une ou plusieurs histoires, il est avant tout poétique : il repose d’abord sur son rythme langagier et sur les jeux de mots que je viens d’évoquer. Mais « poétique » ne signifie pas ici « esthétique » : il ne s’agit pas pour Isabelle Wéry de faire joli, mais d’être expressive, de produire des effets puissants et variés. La narration, d’ailleurs, semble s’adapter à cette caractéristique du style. Construit sur une alternance de scènes dialoguées et de résumés de situations intermédiaires commentées avec verve, le récit cherche à produire, parmi les trois fonctions thymiques (c’est-à-dire les trois émotions de lecture décrites par le narratologue Raphaël Baroni), la surprise plus que le suspense ou que la curiosité : on ne sait jamais à quoi s’attendre avec Sweetie Horn ! Ainsi, puisque le style et la narration sont congruents, le roman est-il malgré son caractère éclaté, finalement très cohérent dans son originalité même.

Poney flottant, un roman jouissif et ardent, dont la puissance de fascination repose sur l’équilibre improbable de ses propres qualités.

Laurent Demoulin
Écrivain , Langues et littératures romanes

Isabelle Wéry, Poney flottant, Éditions Onlit, 2018

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