Olga Grjasnowa : Der Russe ist einer, der Birken liebt [Le Russe aime les bouleaux]


Grjasnowa

© dtv Verlagsgesellschaft & Les escales

Der Russe ist einer, der Birken liebt : tel est le titre allemand du roman qui a propulsé sur le devant de la scène, en 2012, Olga Grjasnova, jeune autrice judéo-azerbaïdjanaise de vingt-huit ans à peine. Une grande partie de ce qu’il véhicule se perd dans le titre français. Disparaissent non seulement le rythme doucement dactylique de l’original, qui fait entendre le lien étroit entre la langue et la poésie du quotidien, mais aussi le thème de l’assignation identitaire, qui traverse tout le roman comme un fil rouge : Le Russe est quelqu’un qui aime les bouleaux.

La protagoniste, Maria Kogan, surnommée Mascha, a, comme l‘autrice elle-même, fui Bakou dans les années 1990, alors que l’Arménie et l’Azerbaïdjan s’affrontaient violemment autour du Haut-Karabakh. En tant que « réfugiés juifs admis dans le cadre des contingents », elle et sa famille ont pu s’installer en Allemagne sans avoir à démontrer qu’ils étaient personnellement victimes de persécutions. Cette possibilité s’inscrivait dans la volonté de l’Allemagne de revitaliser les communautés juives du pays, à une époque où une grande partie de la classe politique se montrait encore plus réticente qu’aujourd’hui à considérer l’Allemagne comme un Einwanderungsland, un pays d’immigration.

Depuis quelque temps, Mascha vit à Francfort, où elle étudie l’interprétation. Sur le plan professionnel comme dans sa vie privée, elle évolue au sein d’un réseau relationnel d’une extrême diversité sociale, culturelle et sexuelle. Elle est particulièrement proche de Sami, né au Liban d’un père suisse mais dont la langue maternelle est le français, ainsi que de Cem, qui découvre lors d’un séjour à Istanbul qu’il ne parle pas le turc standard, mais un dialecte d’Anatolie orientale. La plupart des personnages du roman ont eux aussi une trajectoire migratoire, si bien qu’Elias, le compagnon de Mascha, apparaît presque comme une exception en tant que « bio-Allemand ». Lui aussi porte néanmoins une marque d’altérité : il est originaire de l’Est du pays…

Lorsqu'Elias meurt à la suite d’un accident, l’existence de Mascha bascule. Accablée par le deuil, elle décide de se rendre en Israël, où vivent des membres de la famille de sa mère. Là-bas, celle qui, en Allemagne, est constamment perçue et désignée comme juive ne se voit nullement reconnue comme telle à Tel-Aviv ; elle y apparaît plutôt comme une usurpatrice. « Pourtant, tu n’as pas l’air juive », lui lance sa cousine Hannah, israélienne, avec laquelle elle ne peut communiquer qu’en anglais. Grjasnowa pousse cette contradiction identitaire à son paroxysme dans une scène située à l’aéroport Ben-Gourion : Mascha suscite la méfiance des agents de sécurité parce qu’elle ne parle pas un mot d’hébreu, alors qu’elle maîtrise parfaitement l’arabe. Son ordinateur portable, dont le clavier est recouvert d’autocollants en caractères arabes, est immédiatement neutralisé à coups de feu au nom d'impératifs de sécurité.

Bien avant la prétendue « crise des réfugiés » de 2015, le roman esquisse ainsi, presque en filigrane, le portrait d’une société hyperdiversifiée où le multilinguisme — Mascha parle elle-même sept langues — constitue la norme plutôt que l’exception, et où toute tentative de classer les individus selon des appartenances supposées est vouée à l’échec. Raconté à la première personne, ce récit donne à voir, dans une langue à la fois sobre et poétique, la vision du monde d’une génération qui ne cherche plus cette fameuse « identité ». Ces jeunes ont depuis longtemps compris qu’ils sont des êtres poreux, changeants, perçus différemment selon les lieux et les circonstances, et qu’ils deviennent, dans chaque contexte, quelqu’un d’autre.

Un léger voile de mélancolie recouvre cette histoire, qui ne se termine ni dans la joie ni dans la tristesse.

Vera Viehöver
Littérature allemande

Olga Grjasnowa, Der Russe ist einer, der Birken liebt, dtv Verlagsgesellschaft, 2013, 283 p.
Olga Grjasnowa, Le Russe aime les bouleaux, Trad. (allemand) Pierre Deshusses, Édition Les Escales, 2014, 313 p.

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modifié le 16/06/2026

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