László Krasznahorkai : Guerre & guerre
Lorsque l’Académie suédoise remet le prix Nobel de littérature, elle justifie toujours son choix par une petite phrase censée décrire en quelques mots l’univers singulier de l’auteur lauréat. En novembre 2025, alors que son choix se porte sur l’écrivain hongrois László Krasznahorkai, elle motive sa décision en parlant d’une œuvre « fascinante et visionnaire qui, au milieu de la terreur apocalyptique, réaffirme le pouvoir de l’art ». Rarement le comité Nobel pour la littérature n’aura visé aussi juste, tant László Krasznahorkai a dépeint dans ses livres des mondes en perdition, où seul l’art surgit de l’obscurité, comme la dernière – l’unique ? – chose salvatrice.
Dans Guerre & Guerre, Korim, petit archiviste solitaire d’une cinquantaine d’années, découvre par hasard un mystérieux manuscrit oublié qui l’éblouit, le fascine, le bouscule, le bouleverse à tel point qu’il se convainc d’une tâche : préserver ce manuscrit en le partageant au reste de l’humanité. Korim décide alors de partir pour New York, car une tâche aussi importante se doit d’être faite « au centre du monde » (nous sommes en 1999), où il entreprend de numériser, page après page, l’ensemble de ce manuscrit merveilleux pour le faire entrer dans l’éternité d’internet (nous sommes toujours en 1999).
Dans ce manuscrit – qui nous est transmis par l’intermédiaire de Korim qui ne cesse de raconter l’un ou l’autre passage à chacune des personnes qu’il rencontre –, quatre anges traversent l’Histoire à la recherche de la « beauté », mais sont, d’une manière ou d’une autre, contraints de fuir, inexorablement rattrapés par la violence des Hommes. Jouant sur le décalage entre un Korim obsédé par son manuscrit, qui en parle à tout va, sans que cela ne soulève guère les foules auprès des personnages qu’il croise, bien trop occupés par leurs galères quotidiennes pour écouter de telles élucubrations, Krasznahorkai nous émeut parfois, nous fait rire – souvent ! – par ses touches fantaisistes, absurdes, et nous invite à nous questionner sur le rôle de l’art dans la vie des Hommes.
Avec ses phrases longues et amples, qui s’étirent parfois sur plusieurs pages, mais qui conservent toujours une simplicité étonnante, ne nous égarent jamais, László Krasznahorkai nous embarque pour un voyage, de Budapest à New York, rempli de péripéties toujours plus absurdes, mais profondément métaphysiques – un peu comme si Kafka rencontrait les Monty Python.
Simon Vandelbulke
Alumni - Faculté de Philosophie et Lettres
László Krasznahorkai, Guerre & guerre, Trad. (hongrois) Joëlle Dufeuilly, Actes Sud Babel, 2015, 352p.
