Hossam Al-Madhoun : Je vous écris de Gaza sous les bombes
Pour un schekel, un gamin vous prête un miroir qui vous permettra de voir ce que votre visage est devenu. Au bout de la journée, l’enfant a gagné de quoi survivre et une trentaine de personnes ont pu constater de leurs propres yeux les effets de la guerre sur leurs traits. « J’ai regardé mon visage, il est devenu très maigre. » Il « ressemble à une cicatrice. » Nous sommes à Gaza, où tout a été détruit. « Non, il n’y a pas de miroirs à acheter sur le marché. Avec un million de personnes dans des tentes, sans rien, sans moyen de subsistance, un miroir n’est absolument pas quelque chose que l’on penserait à chercher ou à avoir quand on n’a pas de nourriture, d’eau, d’électricité, de lait ou de couches pour les enfants (...) » Cette scène de rue est rapportée par Hossam Al-Madhoun dans le journal qu’il tient depuis le 9 octobre 2023. Elle est incluse dans l’épisode 64, « écrit le 18 février 2024, au 133e jour du génocide du peuple palestinien de Gaza ».
Comédien, codirecteur à Gaza du Theater for Everybody, militant des droits de l’homme, conseiller pédagogique d’une ONG de protection de l’enfance, Hossam Al-Madhoum a trouvé aujourd’hui refuge au Caire, où il vit désormais avec son épouse, en continuant de témoigner pour son peuple.
Ses textes, d’une puissance rare, ont été diffusés par divers réseaux sociaux. Traduits de l’anglais, ils ont d’emblée été relayés par de nombreux sympathisants. En ce qui concerne la Belgique, Hossam a noué dès 1996 des relations étroites avec le Théâtre du Public, compagnie de théâtre-action qui s’est rendue à Gaza à plusieurs reprises, et tant que ce fut possible. Très vite, les membres de cette compagnie ont décidé de lire sur Facebook les textes que leur ami leur adressait. Des lectures sobres et poignantes, qu’on peut toujours écouter (# Hossam’s diary). Dans la foulée, les éditions du Cerisier ont sélectionné des pages de ce journal de guerre, pour en faire un livre de leur collection Place publique. Je vous écris de Gaza sous les bombes réunit des textes écrits entre le 9 octobre 1923 et la fin décembre de la même année. Un second volume, qui court de février 24 à septembre 25, a paru récemment sous le titre de J’ai quitté Gaza, mais Gaza ne m’a pas quitté. C’est à partir de la première de ces publications que le comédien David Murgia a réalisé une remarquable lecture-spectacle accompagnée par trois musiciens.
Tant qu’il vivait à Gaza, dans la cité millénaire ou dans le territoire enclavé auquel la ville a donné son nom, Hossam Al-Madhoum a surtout raconté ce qu’il voyait de ses propres yeux et ce qu’enduraient dans leur chair et leur cœur sa famille, ses proches, les gens de son quartier. Exilé en Égypte, il se fait davantage le porte-paroles d’une communauté de souffrances, confrontée à des conditions de vie insupportables, en même temps qu’il élargit son propos à davantage d’analyses politiques et de réflexions sur ce qui fonde notre humanité et sur les processus mis en place par le gouvernement israélien et son armée pour nier l’humanité des Gazaouis.
Son écriture, d’une constante précision, s’avère d’autant plus bouleversante qu’elle est sans apprêts, concrète, factuelle, descriptive, comme un miroir que l’on promène sur un chemin de décombres et de cendres. Et plus d’une fois, dans ce miroir, j’ai cru lire en filigrane les mots de Primo Levi, le poème liminaire de Si c’est un homme (1947) : « Vous qui vivez en toute quiétude / Bien au chaud dans vos maisons, / Vous qui trouvez le soir en rentrant /La table mise et des visages amis, / Considérez si c'est un homme / Que celui qui peine dans la boue, /Qui ne connaît pas de repos, / Qui se bat pour un quignon de pain, /Qui meurt pour un oui pour un non. »
Carmelo Virone
Écrivain, Alumni Faculté de Philosophie et Lettres
Hossam Al-Madhoun, Je vous écris de Gaza sous les bombes, Le Cerisier, 2024, 160p.
Hossam Al-Madhoun, J'ai quitté Gaza mais Gaza ne m'a pas quitté, Le Cerisier, 2026, 154p.
