Bucciarelli

Ancien membre de l’équipe du Fram pilotée par Karel Logist et Serge Delaive, Carino Bucciarelli publie depuis 1983 des nouvelles (par exemple celles, tout à fait saisissantes, qui sont réunies dans le recueil Dispersion, publié à Canohes par Encre Rouge en 2018), des romans (j’ai un faible pour l’énigmatique La Femme de sel, paru à l’enseigne de l’Âge d’homme en 2001), de la poésie et d’autres textes plus difficiles à classer comme de brefs dialogues (Dialogues anonymes, Édifie L.L.N./ Maelström, 1998) ou des récits de rêve bruts (Quinze rêves, Bleu d’Encre Éditions, 2020) : une bonne dizaine de livres qui voient se développer un univers singulier mais cohérent dans sa singularité, à la fois drôle et angoissant, classique quant à la langue et baroque quant à l’imagination, borgésien peut-être, bucciarellien certainement.

À cet ensemble s’ajoute désormais un recueil de poèmes intitulé Singularités, qui regroupe des textes de différentes périodes : « Ce livre rassemble sans doute tout ce que j’ai voulu écrire, m’a confié l’auteur. Les premiers poèmes ont trente-cinq ans, les derniers quelques mois. » Les textes de la première section sont repris de recueils parus à l’Arbre à Paroles aujourd’hui difficilement trouvables, tout le reste étant inédit. L’ensemble constitue une anthologie personnelle de grande tenue et de grande classe, qui permet à la fois d’entrer dans l’imaginaire puissant de l’auteur et de mesurer l’évolution de son écriture. Car si j’ai souligné ci-dessus la grande cohérence de l’univers de l’écrivain, ses livres en explorent chacun un pan, de sorte que ce recueil, qui en réunit différents aspects, ne porte pas pour rien le titre Singularités : le sens du mot renvoie à l’originalité de l’œuvre et le pluriel à sa diversité.

Imagination féconde, humour noir, pratique de l’absurde, parfaite économie de la langue, sens de la formule qui fait mouche, usage efficace de la tension dramatique (les poèmes sont en effet souvent construits comme des micros-récits, qui, après avoir lancé la narration avec fracas, la déjouent en un tournemain) : telles sont les caractéristiques communes à la plupart de ces textes.

Une évolution se fait pourtant sentir, disais-je, dans la poétique de Carino Bucciarelli : les premiers poèmes sont les plus denses dans la mesure où chaque vers y est une sorte de nouveau départ absolu au cœur de l’absurdité même, alors que, dans les poèmes plus récents, un cadre absurde est posé, avec sa propre logique, de laquelle découlent les événements (un peu comme dans Un certain Plume ou Voyage en Grande Garabagne de Michaux), à ceci près qu’une surprise peut soudain modifier in extremis cette logique illogique elle-même. La seconde formule est peut-être plus riche encore que la première parce qu’elle permet une plus grande maîtrise de l’effet de surprise (car, quand chaque vers est loufoque en lui-même, le lecteur, qui ne peut s’attendre à rien, comme dans un récit de rêve, n’a pas le temps d’être étonné).

Une autre évolution, peut-être moins sensible, concerne le ton, qui devient au fil des pages à la fois plus sombre et, en même temps, étrangement, plus serein. La mort hante les pages sans faire grincer ses chaînes, produisant ainsi une sorte de paix noire, tout à fait singulière.

Toujours est-il que plus j’avançais dans le recueil, plus profond était mon plaisir de lecteur. Une vraie fête de la langue qu’a interrompue à regret le dernier mot du dernier poème. Carino Bucciarelli, qui avait posé la plume pendant une longue période, ne cesse d’affiner sa voix poétique : pourvu qu’il écrive longtemps encore !

Laurent Demoulin
Écrivain, poète, Dépt. Langues et Littératures romanes

Carino Bucciarelli, Singularités, Paris, L’Herbe qui tremble, Collection « D’autre part », 2020, 129 p.

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