franzen

Les grands livres sont des attracteurs étranges : on y pense, on y revient, quand on ne les lit plus. Combien de fois me sont revenus au coeur l’amitié improbable entre W.-le-pur et R.-le-mauvais-garçon, les oiseaux massacrés par les mines à ciel ouvert, les errements de J. entre un  profond amour de jeunesse et une passion superficielle, le Lac sans nom, et, dans cette maisonnette au bout du ponton, la trace sur le mur où se télescopent, dans une image d’une intensité inouïe, la tête et le cul de P.

Les grands livres sont des galeries des glaces : on ne sait plus quels en sont les thèmes parce qu’ils les convoquent tous : vous, moi, nous, le siècle, la vie, la nature, les corps, les forces et les faiblesses intérieures. À l’image d’Homère, Franzen disqualifie même la question simple : quel est le personnage principal ? Freedom n’en contient pas ou plutôt fait voir que chacun des personnages pourrait être un roman.

Les grands livres sont des tiroirs à double-fond : les anecdotes racontées lâchent soudain leurs ombres, qui ont la forme des grands questionnements auxquels l’humanité s’affronte depuis qu’elle a enterré son premier mort et jusqu’à son remplacement par l’IA. L’excès de liberté personnelle mène-t-il à la vacance ? Dans un monde de divertissement bas de gamme, quelle place subsiste pour la gravité ? Le lecteur pensait savoir ce qu’est la liberté et la voilà qui se présente dans une teneur inédite. On regrette que l’édition française ait maintenu le titre anglais. « Liberté » en couverture aurait bien mieux matérialisé le tour de force.

« L’art, c’est le mélange des émotions », disait M. Arland. Franzen écrit en unissant un vibrant discernement et des émotions, très contrôlées, ce qui a pu faire dire à son rival, l’autre Jonathan (Safran Foer) : « Freedom est une démonstration d’intelligence émotionnelle ». Vieux lecteur qui doute de la littérature, je n’aurais pas cru possible de retrouver un plaisir de lecture aussi vif et moderne.

Accessoirement, Freedom est un livre pour les oiseaux et contre les chats. Ce disant, j’ai conscience de m’aliéner des lecteurs potentiels mais la vérité est à ce prix.

 

Dominique Verpoorten
IFRES : Pédagogie de l'Enseignement supérieur

 

Jonathan Franzen, Freedom, Points, 2012, 792 p.

 

Lectures pour l'été 2018

 

>> suivant

Partagez cette page